Le trou noir de François Morellet

Pourquoi donc avais-je, du travail de François Morellet,
cette image austère, rigoureuse, méthodique, régulière, protestante en un
mot ? Pourquoi ces géométries élémentaires m’incitaient-elles si peu à
aller plus loin ? Ah, oui, Morellet, des carrés, des triangles et des
cercles, passons… D’ailleurs, Mondrian est juste à côté (était,
aujourd’hui) !

C’est une des grandes qualités de l’exposition au Centre
Pompidou
(jusqu’au 4 juillet) que de nous montrer principalement les
installations qu’a réalisées l’artiste. Est-on plus libre, plus créatif, plus
fantaisiste quand on se trouve confronté à l’espace, que quand on travaille en
deux dimensions ?  Quand on travaille dans le léger et l’éphémère, quand l’oeuvre ne sera vue que quelques jours ici ou là, avant d’être improbablement remontée des années plus tard dans un musée ?

C’est en tout cas un bonheur de découvrir ses travaux dès le  temps du GRAV (Groupe de recherches sur l’art visuel), faits de bric et de  broc, rubans adhésifs, morceaux de bois, néons, en progressant dans ce  labyrinthe. Ces pièces qui furent conçues pour un espace donné, sont  réinterprétées au sein du musée. Les reflets dans l’eau  déformés par le spectateur donnent le ton : le regardeur mobile est partie prenante, et, à partir de trois fois rien, Morellet crée une pièce intrigante, et, pour tout dire, assez drôle.

Arcs de cercle complémentairesNéons inclinés (en haut L’avalanche), trames obliques, poutres diagonales, carré à  demi libéré, répartition géométrique aléatoire de carrés rouges et bleus,
Joconde déformée par un ventilateur, éclairages déclenchés par le spectateur
ébloui ou hypnotisé, déconstruction de tableaux de Picasso et de Delacroix où
des toiles blanches remplacent la tête des personnages, géométrees (sic)
combinant végétal et dessin mural (arbre et crayon, nature et culture, réel et
artificiel, accident et ordre, objet et représentation), tout chez lui est
construction et calcul, mais aussi hasard et fantaisie.

Et, vers la fin, cette pièce, dont nulle photo ne peut rendre compte et devant laquelle on peut passer sans la voir : un trou carré de 2cm de côté percé dans le mur, encadré par une feuille de papier inclinée de 2.5°. Le mur n’est plus support, fond, il est devenu matière même de l’œuvre, par cette pirouette ; ce noir n’est qu’obscurité, ce carré n’est que vide, que trou, que négatif. Entre Malevitch et Kapoor, cette pièce (‘Papier 2.5°-92.5°, trou (carré) 0°-90’) faite là encore avec trois fois rien est pleine de surprise ambiguë, de sens stimulant et d’insolence moqueuse, comme son auteur !

Si, comme moi, vous restez longtemps devant les machines à  magie de Morellet, vous visiterez l’exposition de Jean-Michel Othoniel deux  étages plus bas (jusqu’au 23 mai)  en allant vite, et c’est très bien ainsi, à moins que les paillettes, le clinquant, le bonbon anglais acidulé ne soient votre tasse de thé. J’ai assez peu de patience avec tout ce brillant, ces allusions sempiternelles  aux orifices du corps traités comme des bijoux, cette provocation simpliste  consistant à habiller de boules colorées en verre de Murano un bateau de boat  people, etc. Le mieux, c’est l’antichambre avec ses travaux photographiques  anciens, qui, eux, sont vraiment créatifs à partir d’une logique de l’inabouti,  de l’échec. Le reste de l’exposition est aux antipodes, léché, joli, mièvre et  vulgairement provocateur.

C’est à Morellet qu’on aurait dû confier l’atelier pour les enfants sur la mezzanine ! Ca aurait été bien plus drôle.

Morellet et Othoniel étant représentés par l’ADAGP, les photos de leurs oeuvres seront ôtées du blog à la fin de l’exposition.

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10 responses to “Le trou noir de François Morellet

  1. Un des noms du Livre

    des regrets aussi vifs que les vôtres pour les mésaventures de la page Chardin.
    Dans cette succession si passionnante .
    (je n’ai pas non plus une passion pour Othoniel !)

  2. Pourquoi ne pas publier directement sur le site du monde ?!?
    Bonne journée,
    Alexia

  3. que se passe-t-il mon commentaire n’a pas été publié ?

    • lunettesrougesfrance

      Les commentaires sont modérés sur ce site, donc il faut attendre que Miss XS ou moi les approuvions pour qu’ils apparaissent

  4. Pour la galerie des enfants, j’ai vu des parents participer avec leurs enfants,avec le dispositif “Le réel merveilleux ” (dispositif que l’on peut tester chez soi, en se rendant sur le site de l’artiste.) A partir de là les enfants se sont dirigé vers le lutrin et ont dessinés ce qu’ils avaient ressentis/vus . De cette expérience parents et enfants en sortaient très contents . Voilà que le lutrin portait des descriptions très intéressantes, sur l’univers d’ Othoniel ( les boules de couleurs), au delà d’un service sur la compréhension de l’art, les enfants ont ressentis des émotions, peut être seront ils plus réceptifs aux travaux de Morellet ?

  5. Lunettes Rouges, j’aime vraiment beaucoup votre blog, mais vous m’étonnez un peu : Morellet a très souvent donné des preuves de son humour, d’oeuvres en entretiens d’ailleurs. D’un côté artiste sévère, d’un autre vieux et joyeux jeune homme.

    Vous avez bien raison pour ce qui concerne Othoniel : perles, perles…

    • lunettesrougesfrance

      En effet Morellet est lui-même un homme plein d’humour, avec des formules à l’emporte-pièce, mais ma connaissance (limitée, je le reconnais) de son oeuvre jusqu’à cette exposition me le faisait voir dans une gamme plutôt austère (disons, sans être méchant, les écuries Denise René et Lahumière).

  6. Vous connaissez donc bien les déclarations de Morellet, qui sont sans vanité excessive. Au-delà ou en deçà d’elles, son travail, même minimaliste et “froid”, m’a toujours (curieusement ?) apporté quelque chose de réjouissant, un peu à l’américaine (c’est une occasion de me souvenir de Dan Flavin, entre autres). Je crois que vous me comprendrez. Qu’il soit au fond un enfant chéri des musées n’est vraiment pas choquant, et j’ai eu le même plaisir que vous à le retrouver au Centre Pompidou.
    En revanche, “Denise René”…, ce n’est pas forcément gentil pour lui, en effet.
    Et enfin, le travail au Louvre en 2010 était largement en clin d’oeil.

    Merci en tout cas pour ce très juste compte rendu. Et gardez-vous : votre blog est une belle et bonne chose.

  7. Pas tout à fait d’accord avec vous à propos d’Othoniel. J’ai découvert ses intéressantes sculptures en souffre et apprécié leur profondeur. Je ne me lasse pas de la simplicité et de la beauté épuré des ses colliers geants. Ses sculptures plus sexuelles ne sont dénuées d’intérêt.
    Quant à Morellet, je vous suis un peu plus : j’avais également une image de sévère conceptuel ; j’ai découvert une oeuvre aussi intelligente que facile d’accès, ainsi qu’un personnage très sympa.

  8. Merci pour votre explication sur le trou carré. Je l’avais vu, mais n’avais pas compris de quoi il s’agissait. J’ai trouvé l’expo amusante et aussi poétique. Nous restons libres de nous approprier les oeuvres selon notre sensibilité. J’ai bien apprécié de pouvoir provoquer des rides sur une surface aquatique dans laquelle se reflète une grille de néons. J’ai ainsi créé plusieurs “oeuvres Morellet” au fil des déformations de la grille lumineuse ! Très chouette ! Et en plus, on a le droit de prendre des photos

    )

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