La peinture photographique de Manet

Une des choses qui m’a frappé dans cette exposition Manet au Musée d’Orsay est une certaine forme d’esthétique photographique chez Manet. Je ne sache pas que Manet ait beaucoup fait usage de la photographie, que ce soit pour son propre plaisir ou, comme Delacroix et bien d’autres, pour préparer ses dessins et ses tableaux (même si l’Exécution de Maximilien fut bien entendu basée sur des documents photographiques parus dans les journaux – lire la monographie de John Elderfield) mais, en esprit curieux, il était certainement au courant des développements du nouveau médium apparu dans son enfance.

Quels éléments peuvent caractériser une esthétique photographique ? En simplifiant, on peut sans doute considérer le rendu du mouvement, de la vitesse, l’instantané, capture d’un instant, et le cadrage et recadrage. Ces trois facteurs se retrouvent à des degrés divers, dans des toiles de Manet dans cette exposition.

La vitesse ne se voit guère que dans un tableau, les Courses à Longchamp (1866 ; Chicago Art Institute) où le flou délibéré des jambes des chevaux au galop est bien différent de la posture gelée des montures d’Horace Vernet par exemple, chez qui rien ne bouge, tout est figé.  Ce n’est que 12 ans plus tard que  Muybridge révèlera la dynamique du cheval au galop. Mais ce n’est pas le plus intéressant.

Dès le début de l’exposition, on rencontre un Enfant à l’épée (1861 ; Metropolitan) sur un fond neutre. Sa pose est théâtrale ; pourquoi transporte-t-il cette arme plus grande que lui, à qui l’apporte-t-il ? Ce tableau est la capture d’un instant fugitif, le moment où l’attention de l’enfant aurait été captée par le photographe, l’instant décisif où la pose se serait figée. C’est un rapport au temps très différent de celui qu’on peut voir, par exemple, dans le portrait voisin des parents de l’artiste, image fixe sans le moindre mouvement, pose sculpturale et non pas instantanée. Ce n’est guère qu’à partir de 1879 que la technique permettra d’accéder à ce qu’on peut nommer l’instantané photographique.

C’est aussi très vrai de la Chanteuse des rues (1862 ; Boston Museum of Fine Arts), flottant entre deux mondes, passant d’un univers à un autre, image même de la saisie d’un moment, avec ces cerises si sensuelles.

On va retrouver cette instantanéité dans d’autres oeuvres de Manet, certaines très théâtrales comme Faure dans le rôle de Hamlet (1877 ; Folkwang Museum Essen) où le côté tragique et mortel du personnage est souligné par la posture de l’acteur pris sur le vif, d’autres plus légères comme cette Femme dans un tub (1878/79 ; pastel ; Musée d’Orsay), présentée ici au milieu de femmes posant pour leur portrait alors qu’elle est saisie sur le vif, nue, mi-surprise, mi-amusée, plutôt complice. Ce thème fréquent gagne ici une légèreté, une vivacité, un impromptu que, là encore, je qualifierai de photographiques. Sans doute n’est-il pas innocent qu’il s’agisse ici soit de drame, soit de sexe.

Enfin, l’habitude fréquente de Manet de découper des toiles déjà peintes pour en faire de nouveaux tableaux ressort d’une pratique quasi photographique du cadrage. L’exemple le plus connu est le dramatique Homme mort (ou Torero mort, 1864 ; Washington National Gallery) qui fut d’abord le premier plan d’un tableau de corrida : renversement de la vision, mais aussi renversement sacrilège des pratiques picturales du fait de la coupe, du recadrage. Bien d’autres tableaux ont subi le même sort ; voici, parmi d’autres, les Gitans, ici reconstitués en photomontage, dont trois des découpes sont montrées dans l’exposition.

Ce n’est là bien sûr qu’un aspect secondaire de cette exposition, qui, sauf erreur, n’a guère été soulevé, et qui mériterait sûrement plus d’étude que ce bref billet.

 

Photos courtoisie du Musée d’Orsay, excepté la femme au tub.
Crédits photo :
 
Faure dans le rôle d’Hamlet ©
Museum Folkwang, 2011
Courses à Longchamp Photography ©
The Art Institute of Chicago.
Le torero mort ©
Widener Collection, Image courtesy National Gallery of Art, Washington
Photomontage des gitans ©
Courtesy of Wildenstein & CO. Inc., New York
La chanteuse des rues Photograph ©
2010 Museum of Fine Arts, Boston
Le jeune garçon à l’épée © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN / image of the MMA

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4 responses to “La peinture photographique de Manet

  1. Du côté de “l’instantané”, LA FEMME DANS UN TUB que vous relevez est en effet une oeuvre particulièrement convaincante. Du côté du “posé”, je ne sais encore si figure dans l’exposition la JEUNE FEMME ALLONGEE EN COSTUME ESPAGNOL (1862, je crois) de la Yale. J’y songe parce que ce tableau est dédié à Nadar.

    D’autres petites songeries grâce à vous… Par exemple que ce soit à partir de la photographie de Nadar de 1862 que Manet grave l’eau-forte du portrait de Baudelaire. Et encore, sans doute en m’éloignant de Manet : après la mort de Baudelaire, un des amis belges du poète, Alfred Stevens, peint en
    1869 L’ATELIER (Bruxelles), trop élégant mais qui me donne aussi une impression d’instantané… et où figure Baudelaire sous la forme de la photographie de Neyt (Baudelaire au cigare, de 1865).

  2. yannick bernede

    A ce sujet, il n’est pas inintéressant de relire dans les “écrits sur l’art” de Mallarmé le passage sur la théorie du “Plein Air”, que ce soit sur la notion du recadrage comme sur celle de la tentative de représentation de la fluidité du vivant ou de l’air lui même.

  3. Lunettes Rouges, moi aussi je préférais la mise en page ICI. Ce n’est pas très grave, et mes “responses” n’ont rien de bien important non plus. Mais s’il vaut mieux maintenant -et enfin- regrouper sur la plate-forme du MONDE, dites-le.

  4. encore cassé le blog du Monde 😦

    J’en finis :
    Sur Manet, les erreurs, les inversions et les invraisemblances de sa peinture
    sur Manet et la photographie :
    Voir ici : un mémoire en ligne de Marion Delecroix :
    Point -2 pp 8-9-10
    http://e-lla.univ-provence.fr/pdf/article18.pdf

    extrait :
    “Manet se positionne par rapport à la photographie en laissant des traces de son utilisation (position figée des personnages) comme nous l’avons dit, mais aussi en mimant, par les traces de son geste, sa rapidité. Ce n’est pas l’aspect photographique qui nourrit l’oeuvre de Manet mais l’exécution photographique”.

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