Controverses florentines

L’ exposition Controverses, qui vient de Lausanne et a été ensuite montrée à la Bibliothèque Nationale, est actuellement visible au Musée Alinari à Florence (jusqu’au 5 juin); l’exposition étant ici assez similaire à celle de Paris (mais plus resserrée), je reprends le texte écrit lors de l’exposition parisienne, en y rajoutant quelques commentaires spécifiques. L’exposition regroupe une cinquantaine de photographies de 1839 à aujourd’hui (donc moins qu’à Paris, mais il y a trois photos supplémentaires), qui ont, pour une raison ou une autre, été le sujet de controverses, longuement expliquées dans des textes à côté des photos et explicités encore plus en détail dans le catalogue. Disons d’emblée que c’est une exposition didactique, dense, qu’on visite lentement, et où on se dit par instant, confronté à des tirages récents et à des textes explicatifs indispensables à la compréhension, que le catalogue est peut-être finalement plus intéressant que l’exposition elle-même. A la différence de l’exposition parisienne, très linéaire, le parcours florentin n’est pas purement chronologique, mais un peu plus thématique et ouvert.

Il y a d’abord des controverses qui ne sont pas dans la photo, mais à côté, dans le contexte, celles qui concernent droit d’auteur, droit de repro duction et droit à l’image, disons la ‘cuisine’. Si elles sont passionnantes pour un historien de la photographie ou pour un juriste, et représentent des enjeux financiers parfois controv-8.1237176885.jpgimportants (ainsi pour l’exemple Cartier-Bresson montré ici), elles ne présentent pas en elles-mêmes d’attrait particulier (mais il est heureux de voir ici, dans cette ville qui fut brièvement capitale du Royaume d’Italie, que la première reconnaissance du statut juridique d’oeuvre d’art accordé à une photographie concerne un portrait officiel de Cavour de 1856), voire n’ont d’intérêt que purement documentaire. Le souci de vie privée nous rend sans doute plus intéressantes les photos volées, comme la première photo de paparazzi (Bismarck sur son lit de mort, 1898); encore mieux, le droit de la poupée Barbie à ne pas être montrée sodomisée par un batteur de cuisine (là aussi, procès perdu par Mattel; Tom Forsythe, Food Chain Barbie, 1998). Mais on reste là dans un registre juridique très défini, sans que les images nous accrochent vraiment : autant lire le catalogue.

controv5.1237065651.jpgDavantage attractives pour le public sont les photos où la controverse a trait aux bonnes moeurs. L’exposition ne manque pas de nymphettes pré-pubères nues, de Brooke Shields à Jock Sturges (ci-contre, Christina, Misty and Alisa, North California, 1989), et il est beaucoup question de l’évolution des mœurs, le même discours pouvant être tenu sur l’homosexualité, la zoophilie ou la misogynie : il est moins question de la photo elle-même que de ce qu’elle évoque, de l’univers dans lequel elle s’insère. Les bonnes moeurs concernent aussi la disparition de la cigarette (celle de Sartre, ôtée d’un catalogue de la BNF) ou l’épilation des poils pubiens (trop triviaux pour être inclus ici, sans doute).

controv4.1237065638.jpgLa politique et la censure offrent un autre champ intéressant : objet de trucages divers mais récurrents, dramatiques (la disparition de Iejov aux côtés de Staline ou le gendarme du camp de Pithiviers au képi ‘neutralisé’ ) ou anecdotiques (l’officier soviétique aux deux montres sur le Reichstag). La valeur de preuve de la photographie est ainsi amplement questionnée. Le champ de la propagande est évoqué ici (citons une des photos de la collection Alinari montrées ici, le roi Victor Emmanuel II et le pape Pie IX bras dessus bras dessous, montage de 1870 signé Enrico Verzaschi, largement diffusé pour promouvoir la réconciliation entre ces deux pouvoirs opposés aux débuts de l’unité italienne) et toutes les distorsions afférentes (faux viol, têtes coupées appropriées par chacun des camps) ou les censures plus ou moins acceptées (ainsi de la main coupée du 11 septembre que le gouvernement américain ne veut pas qu’on voit; Todd Maisel, The Hand, 9/11, New York, 2001).

Un autre volet a trait aux rapports entre art et photographie, mais il est abordé ici sous l’angle juridique (a-t-on le droit de faire et de montrer des photos d’un immeuble transformé par Christo ?) plus qu’artistique (l’artiste revitalise-t-il l’oeuvre banale d’un photographe ?). J’aurais aimé voir ici la photographie de la montagne chinoise qui grandit de plus d’un mètre, à l’auteur controversé.

controv7.1237065667.jpgLes plus intéressantes, à mes yeux, sont les photos où la morale du photographe est en jeu. Que celui-ci use délibérément de la provocation comme déclencheur (et a fortiori que cela soit fait sous l’égide d’une marque commerciale, comme Oliviero Toscani pour Benetton, Kissing Nun, 1992 – photo qui fut interdite en Italie, rappelons-le) et le champ de réflexion soudain s’agrandit : il n’est plus question de droit, de gros sous ou de bonnes moeurs, mais soudain de véritable morale. Il en est de même quand le photographe, témoin prétendument détaché, se retrouve impliqué, quand le témoin se révèle en fait être un acteur (sans être préparé moralement pour ce rôle et en s’en défendant) : il est dommage qu’on ne voit pas ici la photographie de Kevin Carter, qui se suicida quelques mois après avoir photographié au Soudan une petite fille agonisante près d’un vautour qui attend la charogne – non point qu’il ait pris la photo, mais qu’il n’ait pas sauvé l’enfant -, ou celle d’Horst Faas, qui s’éloigne d’une scène de violence sur des prisonniers au Bangladesh en présumant que c’est la présence d’un photographe qui attise ces violences, puis regardant par dessus son épaule et voyant que les sévices continuent en son absence, qui revient prendre des photos.

controv1.1237065609.jpgLa morale du diffuseur est aussi en question ici, et on ne peut pas la réduire à des questions de gros sous : faut-il ou non montrer la photo d’Aldo Moro détenu par les Brigades Rouges (là encore un sujet d’importance ici), la petite fille bloquée dans une coulée de boue (Franck Fournier, Omayra Sanchez, Armero, Colombie, 1985), et qu’on sait ne pas pouvoir sauver, ou Lady Di agonisante ?

Je conclurai sur trois des photos qui m’ont le plus touché : une des quatre prises par un Sonderkommando depuis la chambre à gaz de Birkenau (et sur laquelle la controverse fut vive : peut-on montrer l’horreur absolue ou faut-il seulement l’évoquer, comme l’exigent Lanzmann et ses apologues – avec qui, est-il besoin de le dire, je suis en total désaccord), le Saint Suaire de Turin, ancêtre de la photographie, fabrication ou mystère (sur la photographie prise par Secondo Pia et montrée ici, on voit, paraît-il des détails invisibles quand on controv3.1237065625.jpgexamine le suaire à l’œil nu) , et surtout le portrait d’une femme algérienne par Marc Garanger, soldat du contingent commis à la photo d’identité, devant qui les femmes devaient se dévoiler (Portrait de Chérid Barkaoun, Algérie, 1960). Toute la haine du monde est dans ce regard, tout le mépris du colonisé envers son occupant, et cette photo est encore actuelle aujourd’hui sous d’autres cieux. Là sont, je crois, les véritables controverses, un peu diluées dans cette exposition : que montrer, que croire, quelle morale suivre ?

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