La substance de la lumière (G. Ozzola)

Je ne sais si c’est une coïncidence, ou si la lumière italienne est dotée de vertus particulières, mais je viens de voir les travaux photographiques de plusieurs artistes italiens qui, tous, s’intéressent bien plus à la lumière, à sa substance et à ses effets qu’au sujet photographié et à sa représentation, immédiate ou mémorielle. Après Rossella Bellusci et en attendant la rétrospective de Silvio Wolf au PAC à Milan en octobre, je voudrais parler ici du travail d’un jeune photographe florentin, Giovanni Ozzola, que j’ai pu voir en trois endroits différents en Toscane.

D’abord à Florence, au centre d’art Strozzina, dans le Palais Strozzi, une exposition de 16 jeunes artistes italiens sélectionnés par quatre curateurs est supposée présenter le meilleur de la jeune création italienne (‘Emerging Talents’, qui a fermé le 1er mai). À vrai dire, j’ai été beaucoup plus impressionné par l’exposition récente à Grenoble que par cette sélection-ci : des travaux interactifs un peu trop basiques (genre, un klaxon qui se déclenche quand le spectateur passe à proximité ou un amusant theremin à l’échelle d’une pièce), des sculptures minimales nous ramenant 40 ans en arrière (un morceau de cuivre sur une chaise, des empreintes de pieds dans l’argile) ou des objets au sens trop évident (un drapeau italien sans ses couleurs, en gris, noir et blanc), des vidéos peu engageantes (comment détruire des plats en porcelaine avec des balles de baseball, comment parler aux paons et les bénir), du kitsch et de l’ésotérique bon marché. Ne s’en détachent, à mes yeux que deux ou trois pièces avec un peu plus de profondeur, un peu plus de mystère et d’ouverture : la poursuite du travail de Patrizio di Massimo sur le Négus et la colonisation, les tableaux érotiques contrastés de Rossana Buremi –costumes XVIIIème, plasticine et libertinage -, et, donc, des photographies étranges, oniriques composant un triptyque nocturne de Giovanni Ozzola où des fleurs émergent de l’obscurité, telles des apparitions, des affleurements, travail de capture de la lumière, en hommage à un viticulteur du Chianti (Omnia Munda Mundis, en haut).

Dans le Chianti, justement, au siège du vignoble Cecchi, on peut voir, dans un cadre superbe, d’autres photographies de Giovanni Ozzola, certaines sont plus représentatives (un rai de lumière dans une chambre), mais les plus intéressantes sont toujours les plus étranges, celles où le sujet disparaît derrière cette alchimie de la lumière, où l’esprit cesse de se demander ce qu’on voit pour ne plus se préoccuper que de la vision même, que de la lumière seule (Vena). Parmi les autres œuvres présentées dans ce lieu, j’ai aussi noté des dessins de Serse, et en particulier ces nuages, dessin au crayon si proche des photographies de Stieglitz.

Enfin, un peu plus loin, au siège de la Galleria Continua (outre des installations de l’Égyptien Moataz Nasr, dont une belle série de ‘vidéos-miroirs’, et de Luca Pancrazzi, autour du livre), d’autres œuvres d’Ozzola se déploient dans les salles souterraines (Settecento ; fini depuis le 1er mai). À côté d’autres fleurs nocturnes émergeant sur des supports de carton, les pièces les plus fascinantes sont des photographies d’un ciel orageux nocturne, semble-t-il, dont le support est un bloc de marbre* : l’image épouse les aspérités et les rugosités de la pierre comme une seconde peau, les couleurs photographiques se mêlent au blanc un peu jaunâtre du marbre déjà oxydé ou vieilli par les intempéries, la légèreté visuelle évanescente de l’image se conjugue avec la pesanteur physique et tactile de la pierre, la modernité abstraite du sujet photographié réagit avec l’histoire artistique millénaire incarnée dans le marbre, le présent réel mais rêvé et la mémoire implicite sous-jacente ne font plus qu’un (Temporali). Une vidéo encore plus souterraine reprend ces vues célestes de nuages et d’orages (Almost three hundred lightning – turner mood) ; elle aussi est projetée sur un bloc de marbre : on se retrouve au fond de Lascaux – ou de la caverne de Platon – face à des images mystérieuses sur des parois éternelles. L’artiste dit joliment que le fond, le roc est pour lui comme une humeur, un liquide amniotique qui permet la réalisation, la naissance de l’image.

*Mais rien à voir avec le travail de représentation de Toni
Oursler, dont une rétrospective est actuellement montrée au PAC de Milan (je l’ai vue trop vite pour bien en parler, mais, au-delà des yeux et têtes parlantes,
on y voit aussi des travaux plus épurés, moins baroques)

Photos 1 & 2 courtoisie de la Strozzina (Martino Margheri); photos 5 à 8 courtoisie de Galleria Continua (Elia Bialkowska); photos 3 & 4 de l’auteur.

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