L’allumeuse

Trop-plein d’images, omniprésence des images, domination de l’appareil photographique, photographes devenus des serviteurs de l’appareil. Envahissement publicitaire, icônes féminines de désir, stimulation de la consommation. Le choc des photos plus que le poids des mots, grande misère des magazines. Attention distraite, faible pourcentage du cerveau disponible, saturation, écœurement.

Pendant des années documentation céline duval a classé des images, photos de famille trouvées, mais aussi, ce qu’on savait moins, pages de magazines (féminins sans doute) soigneusement découpées au cutter, sans bavure, sans froissure, et rangées dans des boîtes en carton par cette archiviste méthodique du réel. Collection fétichiste de vignettes de footballeurs ou de cyclistes (j’avais même une collection des généraux de la 1ère guerre mondiale, photos imprimées sur de la soie), obsession classificatrice, encyclopédique du monde comme tentative impuissante d’y mettre de l’ordre, d’y voir clair. Sa collection comprenait surtout des publicités, mais aussi des photos d’information, des femmes pour l’essentiel, de rares hommes, peu de groupes. Le rangement se faisait par thèmes visuels, plus liés à son imagination et sa fantaisie qu’à une iconographie scientifique : troncs d’arbre, langues tirées, montres, piscines, voire branleuses ou masturbatrices avec meuble.

Travail patient, épuisant et devenu dérisoire à l’heure Google : comment en sortir ? comment échapper à cette logique dévorante, envahissante, névrosante ? quel projet artistique pouvait en naître ? quel travail critique pouvait sublimer l’écœurement ? Elle a dû, un jour, se résoudre à lire la vie de Saint Rémi : « Brûle ce que tu as adoré, adore ce que tu as brûlé ». Quelle autre porte de sortie de cette spirale cancéreuse que le feu, destruction purification, renaissance, aussi ?

L’exposition ‘Les Allumeuses’ à la galerie Sémiose  comprend une dizaine de vidéos, chacune correspondant à une boîte de rangement, à une série. L’artiste brûle, une à une, les pages de magazine posées en tas sur un rebord de cheminée en briques. Après chaque image s’en révèle une autre ; des formats différents font parfois qu’on devine le motif de la prochaine feuille, plus grande que celle du dessus de la pile, et on attend impatiemment son dévoilement pour en jouir un bref instant avant qu’à son tour elle ne meure. On ne voit de l’artiste que sa main, instrument pyrolâtre et implacable du destin, on ne voit du feu que son reflet sur le papier glacé des magazines. Ainsi disparaissent un à un les téléphones, les cercles et les branleuses, dans un rituel sauvage, mais doux, presque musical : chorégraphie de la main, crépitement du feu, volètement des cendres, éclats soudains de lumière quand un papier plus combustible est la proie des flammes. La manie destructrice remplace la névrose accumulatrice, on va au bout d’une pile, pour arriver fugitivement à l’image de la brique nue, puis on repart, recommencement du phénix.

Ces femmes de papier, faites pour séduire mais déjà oubliées (qui se soucie d’une publicité de 1998) disparaissent à jamais, encore plus inatteignables, inséductibles pour toujours. Cet ensemble est une belle métaphore de la mort de l’image, de l’épuisement de l’archive, mais aussi de la vanité du collectionneur, qu’il prétende accumuler les images, les œuvres d’art ou les conquêtes.

Photos courtoisie Galerie Sémiose: Les Allumeuses 1998-2010, séries: 1 : Branleuses; 2 :Cercles; 3 : Téléphones.

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